Moi : Nous n’agissons pas en démocrates car si nous étions vraiment démocrates, nous…

 L’autre : Cette allusion au fait que nous ne sommes pas vraiment ou pas intégralement démocrates vous somme d’emblée de clarifier ce qu’est être démocrate et d’expliquer en quoi nous ne le sommes pas vraiment aujourd’hui, ou du moins pas tous. Car je ne vois pas pourquoi je ne serais pas vraiment démocrate. Personnellement j’adhère entièrement à l’idée de démocratie et j’en défends les institutions. Alors pourquoi ne le serais-je pas ?

 Moi : C’est très bien, c’est plus que nécessaire, mais cela n’est pas suffisant.

 L’autre : Et pourquoi ? Qu’avez-vous contre la démocratie ?

 Moi : Non pas que je serais contre la démocratie mais la démocratie, voyez-vous, ça n’existe pas.

 L’autre : Ne soyez pas grotesque ! Ne vivez-vous pas vous-même en démocratie ?

 Moi : Bien entendu que je vis dans une démocratie, mais une démocratie et pas la démocratie. Et permettez-moi de refuser de prendre l’idée de démocratie comme une réalité de fait.

 L’autre : Si vous voulez. Je tiens, en tant que démocrate assumé, à définir ce qu’est être démocrate puisque vous ne voulez pas de la démocratie.

 Moi : Entendez-moi bien, de la démocratie comme idée générale. Accordez-le-moi s’il vous plaît.

 L’autre : Je vous l’accorde. Selon moi être démocrate c’est être favorable à un régime politique où le pouvoir appartient au peuple (peuple comme corps politique et non comme catégorie sociale), et, où les citoyens choisissent aux moyens d’élections libres leurs représentants en fonction de leurs préférences politiques et idéologiques librement exprimées.

 Moi : Il n’y a rien de faux dans votre propos bien qu’il soit un peu passif. Etre favorable est une chose et contribuer en est une autre. De plus, une fois que l’on a dit ceci on a presque rien dit. On ne dit presque rien d’un processus de démocratisation lorsqu’on définit la démocratie comme un statut, ou encore comme une forme institutionnelle de pouvoirs politiques séparés dont les représentants sont élus.

 L’autre : Que voulez-vous y ajouter dans ce cas ?

 Moi : Ce qui me semble le plus important : la démocratie est un mot du langage déformant or une démocratisation est un processus qui trouve un commencement mais pas nécessairement de terme.

Je n’aborde donc pas la démocratie à partir d’une définition figée ou figeante qui domine la langue et les représentations courantes, dont les vôtres (pour vous en convaincre, ouvrez un Robert…). Je n’aborde d’ailleurs pas la démocratie. J’aborde des processus de démocratisation dans des sociétés organisées particulières, processus manifestant un élargissement et une intégration constants de nouvelles personnes aux instances de délibérations et de décisions.

 L’autre : mais êtes-vous vraiment démocrate ou plus démocrate en adoptant cette perspective d’élargissement aux instances de décisions ?

 Moi : Pas encore. Etre vraiment démocrate, c’est contribuer d’une manière ou d’une autre à ces processus d’élargissement.

Prenons quelques exemples :

Brièvement, à Athènes dans la Grèce Antique, deux processus de démocratisation ont consisté en l’élargissement des catégories de participants aux instances judiciaires et délibératives. D’abord Solon au début du VIème siècle avant Jésus-Christ créa une constitution où étaient élus par le peuple (y compris ceux qui ne possédaient rien) les membres de l’assemblée et du tribunal du peuple. Puis Clisthène à la fin de ce même VIème siècle créa à son tour une constitution fondée sur l’égalité juridique des citoyens et où tout type de citoyen faisait partie de l’assemblée du peuple (mais à l’exception des femmes, des esclaves et des citoyens ostracisés).

Beaucoup plus récemment, en France un élargissement de participants aux instances délibératives (Parlement, Conseils municipaux, etc.) eut lieu en 1944 non seulement en ouvrant le droit de vote aux femmes mais aussi en leur permettant l’éligibilité.

 L’autre : Très bien. Mais aujourd’hui en France par exemple qui intégrer, où intégrer, comment intégrer et pour quoi faire ?

 Moi : Qui ? Tout le monde ! Où ? Partout ! Comment ? En formant et en instruisant ! Pour quoi faire ? Pour émanciper les personnes de la dualité gouvernant/gouverné, administrant/administré !

Tout le monde c’est-à-dire chaque citoyen ou chaque habitant.

Partout c’est-à-dire dans toutes les instances politiques comme économiques ! Instances locales, nationales et supranationales de délibérations et de décisions. Et si les échelles nationale et supranationale rendent complexe la participation de tous et de chacun, on procédera soit à la sélection de quelques uns soit à l’alternance du plus grand nombre possible.

Cet élargissement intégrateur nécessite la formation et l’instruction : la formation aux processus de délibérations, de décisions, et de participations actives, etc., et l’instruction quant aux enjeux, données et informations des problèmes précis.

Certes tout le monde ne peut pas participer à tout partout et tout le temps. J’imagine des alternances, des tirages au sort, des élections sur liste, des nominations par attribution d’une fonction, etc., tous les modes imaginables et opérants.

L'autre : d'accord pour les moyens, mais le but de votre affaire ?

J'y viens. C’est ainsi qu’une véritable égalité de droit pourra quitter son aspect virtuel et passif pour devenir réelle et effective.

 Car voyez-vous, cher Démocrate, l’enjeu est de libérer les puissances créatrices de toutes les personnes dans les domaines des activités humaines les plus variés qui soient. L’enjeu est de passer à un autre stade de vie sociale, politique et économique.

 L’autre : Vous êtes un idéaliste, je m’en doutais. Et à quoi ce nouveau stage ressemblera concrètement ?

 Moi : Si je suis idéaliste, je le suis comme celles et ceux qui agirent pour l’abolition de l’esclavage, pour les droits des femmes, contre la peine de mort… Quant à ce à quoi ressemblera ce stade, je ne veux rien en dire car je ne peux rien en dire. Il s’agit d’un projet, presque d’un pari.

 L’autre : C’est bien gentil mais ce que vous me dites aussi est nécessaire mais insuffisant. Vous dites agir. Et vous, là, derrière vos mots, quelles sont vos actions ?

(C’est ici que l’autre cesse d’être une commodité rhétorique à qui on a prêté quelques clichés et réactions niaiseux…)

 Moi : Je le pense, je l’écris, je l’ai affirmé, je le pratique dans toutes les « formes de vie » qui me concernent.

 L’autre : Mais c’est invérifiable !

 Moi : Invérifiable ? Éventuellement ; néanmoins, il est vérifiable que je le pense et l’affirme, car ne suis-je pas en train de le faire ? 

Je conclurai sur ce point : dans tous les cas, sur ces enjeux, je ne suis pas seul, et nous sommes réalistes : ce sera long.

 

Le Pseudo-Anaximandre