« Considère, par exemple, les processus que nous nommons « jeux ». Je veux dire les jeux de pions, les jeux de cartes, les jeux de balle, les jeux de combat, etc. Qu’ont-ils tous de commun ? – Ne dis pas : « Il doit y avoir quelque chose de commun à tous, sans quoi ils ne s’appelleraient pas des jeux » –mais regarde s’il y a quelque chose de commun à tous. –  Car si tu le fais, tu ne verras rien de commun à tous, mais tu verras de ressemblances, des parentés, et tu en verras toute une série. Comme je viens de le dire : ne pense pas, regarde plutôt ! – Regarde les jeux de pions par exemple, et leurs divers types de parentés. Passe ensuite aux jeux de cartes ; tu trouveras bien des correspondances entre eux et les jeux de la première catégorie, mais tu verras aussi que de nombreux traits communs aux premiers disparaissent, tandis que d’autres apparaissent. Si nous passons aux jeux de balle, ils ont encore bien des choses en commun avec les précédents, mais beaucoup d’autres se perdent. (…) Et nous pouvons, en parcourant ainsi de multiples autres groupes de jeux, voir apparaître et disparaitre des ressemblances.

     Et le résultat de cet examen est que nous voyons un réseau complexe de ressemblances qui se chevauchent et s’entrecroisent. Des ressemblances à grande et à petite échelle. »

 

     « Je ne saurais mieux caractériser ces ressemblances que par l’expression d’ « air de famille » ; car c’est de cette façon-là que les différentes ressemblances existant entre les membre d’une même famille (taille, traits du visage, couleur des yeux, démarche, tempérament, etc.) se chevauchent et s’entrecroisent. – Je dirais donc que les « jeux » forment une famille.

     De même, les différentes catégories de nombres par exemple, forment une famille. Pourquoi nommons-nous une certaine chose « nombre » ? Peut-être parce qu’elle a un lien de parenté – direct – avec maintes choses que nous avons jusqu’ici nommées nombre : et on peut dire qu’elle acquiert de ce fait un lien de parenté indirect avec autre chose que nous nommons également ainsi. Et nous étendons notre concept de nombre de la même façon que nous enroulons, dans le filage, une fibre sur une autre. Or la solidité du fil ne tient pas à ce qu’une certaine fibre court sur toute la longueur, mais à ce que de nombreuses fibres se chevauchent.

    A quelqu’un qui voudrait dire : « Quelque chose est donc commun à toutes ces formations, – à savoir la disjonction de toutes les propriétés communes » –, je rétorquerais : Là, tu joues seulement sur un mot. On pourrait aussi bien dire : « Quelque chose court le long du fil – à savoir le chevauchement ininterrompu de ces fibres. »

§§ 66,67, Recherches Philosophiques, Ludwig Wittgenstein.