« Que dis-tu du Sophocle de Hölderlin ? Est-ce que l’auteur délire ou ne fait-il que semblant, et son Sophocle est-il une satire voilée des mauvaises traductions ? L’autre soir, comme je me trouvais avec Schiller chez Goethe, je les ai régalés de ce morceau. Lis donc le quatrième chœur d’Antigone. Il fallait voir comme Schiller riait… » Ainsi écrivait, dès juillet 1804, un cadet de Hölderlin à l’un de ses amis. Mais si « Schiller riait », Goethe, au contraire, a pu rester silencieux. Peut-être pensait-il au jeune poète qui s’était présenté à lui quelques années plus tôt et qui lui apparut, comme il le dit ensuite dans une lettre à Schiller « mit Änngstlichkeit offen », anxieusement ouvert. Peut-être savait-il qu’une si anxieuse ouverture à ce qui est, en son essence, l’Ouvert lui-même, devait dès lors ouvrir à un dialogue inouï avec ces poètes de l’Ouvert que furent les poètes grecs – ceux dont Goethe approcha seulement le secret – le visiteur timide qu’il sut pourtant ne pas décourager.

Jean Beauffret, Hölderlin et Sophocle

Friedrich Hölderlin (1770-1843)