Les plus belles âmes sont celles qui ont le plus de variété et de souplesse.

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La vie est un mouvement inégal, irrégulier et multiforme.

Michel Eyquem de Montaigne, Essais, III, 3, des trois commerces.

 

       Et les plus belles manières de pensées aussi sont celles qui ont le plus de variété et de souplesse. D'où ma préférence pour celles qui se déploient sans chercher de cause unique expliquant tout. Je ne peux perdre une minute à lire des pensées, philosophiques ou autres, qui réduisent tout à une intuition unique, à une seule cause, à un seul principe, à une seule explication (explication qui le plus souvent s'appuie sur de l'inexplicable). Ou alors, si je les lis, c'est pour bien comprendre le chemin que je ne veux pas emprunter. Et si j'ai un principe, c'est bien d'en avoir plusieurs, donc aucun d'unique.

   J'aspire à penser non des singularités, des multiplicités, et encore moins des généralités, des unités, des totalités closes, mais - à partir - de singularités et de multiplicités mouvantes ; car il me semble que rien n'existe de simple, d'indivisible, de premier; il n'y a aucun fondement hormis celui qu'on imagine. Partout où je regarde, sens, écoute, je perçois de l'illimité, du sans-fond ou effroyable ou réjouissant, ou indifférent, et surtout, un mélange impermanent. Chaque fil que je tire d'une quelconque perception s'étire et se mélange à un autre; sans que je puisse penser tous les mélanges que je ne perçois pas. Ainsi le temps m'échappe-t-il et me fuit-il si je veux le cogiter; mais si je l'appréhende sans le saisir, in vivo, il se singularise en multiplicités d'instants, ces éploiements d'évanescences qui se suppléent sans cesse; comme celui de la vague, qui disparaît dans l'océan d'où elle fait surface, celui de l'émotion, qui s'enflamme puis s'estompe, celui d'une caresse donnée, qui ouvre à l'autre sans jamais l'atteindre totalement - fort heureusement, celui d'un mouvement, d'un pas, d'un geste...

   Ludwig Wittgenstein écrit au §97 de ses Recherches Philosophiques : "Nous avons l'illusion que ce qu'il y a dans notre recherche de singulier, de profond, d'essentiel tient à ce qu'elle s'efforce de saisir l'essence incomparable du langage, c'est-à-dire l'ordre existant entre les concepts de proposition, de mot, d'inférence, de vérité, d'expérience, etc. Cet ordre est un ordre supérieur existant entre des concepts - pour ainsi dire - supérieurs. Mais en réalité, les mots "langage", "expérience", "monde", s'ils possèdent un usage, doivent en avoir un d'aussi modeste que les mots "table", lampe", "porte"."

   De manière vaguement analogue, les mots philosophiques de substance, d'être, de réel, de dieu, etc. ne devraient pas provoquer plus d'arrêt et de débat que le mot commun de caresse ou de regard. Toute substance première, qu'elle fût transcendante ou immanente, tout ce qui est placé comme réalité ultime, fût-il ou non hors de nos perceptions, ou bien ne relève que de nos concepts, ou bien ne relève que notre langage, ou encore de notre imagination conceptuelle. Car quand bien même la substance, l'être, le réel, dieu, etc. existeraient hors de nous, nous ne pourrions pas les connaître (car ils seraient infinis ou informes, alors que nous sommes finis et nous avons une forme); et si nous pouvions les connaître, nous ne pourrions ni les expliquer ni les décrire pour ce qu'ils sont en eux-mêmes (car nous y mettrions trop de nous-mêmes). "Nous n'avons aucune communication [participation] à l'estre [l'être]" écrit Michel de Montaigne à la fin de l'Apologie de Raymond Sebon.

   Notre position serait une position fluctuante entre la naissance et la mort, celle de l'impermanence de nous-mêmes et du reste. -- Et je ne vois pas dans notre jeune univers, à peine plus vieux que nous de quelques milliards d'années, quelque chose de durable et de stable car, après tout, il n'est peut-être qu'une cellule parmi d'autres, aussi microscopique et périssable que la moindre cellule de ma peau. Cette position fugace serait le point de départ et le champ de toute pensée authentique à mon avis; et cela ne peut être un principe fondé. Rien ne m'afflige autant que les tentatives de penser "sous l'espèce de l'éternité". Si cela est possible à d'autres, je leur laisse sans envie ni regret. Enfin, il n'est pas besoin de pathos tragique ni même comique pour décrire cette position en mouvement, sans point fixe; au contraire même, en ce que je crains qu'il ne la fige.

   Mais de quoi parler ? Puisque nous sommes des êtres sociaux de langages et d'échanges. Les sciences expliquent les réalités, et c'est bien ainsi. Les poèmes expriment -parfois- l'imperceptible que le poète a perçu. Et la philosophie ? Elle parlera de ses catégories et de ses propres outils, car elle essaie de clarifier et d'élucider par des arguments, dès lors qu'elle ne se laisse pas tenter par les discours explicatifs. Mais comme le rappelle si souvent et si authentiquement Démocrite l'atomiste dérouté, faire de la philosophie n'est pas philosopher. De sorte qu'il existe une temporalité pouvant servir d’outil pertinent pour les explications scientifiques; qu'il existe aussi une autre temporalité comme sujet d'expressions poétiques tantôt amères tantôt amènes de l'expérience de l'impermanence; et une autre temporalité enfin, éprouvée dans ses singularités, dans ses fourmillements, grouillements, mouvements, allures, étirements et resserrements, laquelle ouvrant des champs d'investigations philosophiques éphémères.

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