Mon ami Guy Karl a publié un article sur l'insubtantialité et ses quatres modes : > http://guykarl.canalblog.com/archives/2018/05/07/36384270.html qu'il a prolongé par la suite. Le texte qui suit s'intercale entre ses deux productions.

    Il y expose quatre modes sur l'insubtantialité, en résumé : 1. Le monde et le moi sont substantiels, ils ont une substance immuable. 2. Le monde est substantiel et bien réel, mais pas le moi, qui varie. 3. Le moi n'est pas substantiel, mais le monde l'est sans doute, je ne peux le savoir. 4. Ni le monde ni le moi ne sont substantiels. Il n'existe que des apparences.

    C'est bien entendu le quatrième mode qui m'intéresse le plus et que mon analyse en harmonie avec la sienne prolonge ici. Car son contradictoire, le premier mode, ne me semble pas résister à quelques critiques.

    Soit ! C'est le monde et le moi y compris que je perçois comme substantiels. Mais ils varient, il existe en leur sein des mouvements, des changements. - Non, ce n'est qu'en apparence car il existe une substance dans le monde, qui le constitue, et dans le moi, qui le perpétue. - Et voilà le renfort de la métaphysique : poser une réalité invérifiable et à peine démontrable pour expliquer les phénomènes de permanence qui n'existent pas. Pourquoi devrais-je recourir à des substances immuables et simples pour expliquer ce qui change, ce qui se meut et qui n'a aucune nature simple... ?

    Je présume que cette manière de penser réifiante, c'est-à-dire attribuant la réalité de chose à ce dont j'affirme l'existence (res extensa, res cogitans) a au moins deux sources mêlées. D'une part, une sensibilité de texture pleine, massive, sans interstices, etc., qui tend vers le simple, l'unique. Car la substance est simple, non composée, unique, sans partie. Il n'y a qu'à penser aux théoriciens de l'âme ou du moi, et du monde. D'autre part, cette sensibilité doit quelque chose à une forme du langage et ses fausses références : j'utilise des mots auxquels j'attribue un objet équivalent, je parle de l'arbre, je parle d'un arbre, alors qu'il n'existerait que des arborescences. Oui ma perception sensible et immédiate me fait apparaître un arbre, mais combien de phénomènes cette perception ignorent-elles ? Dès lors, je me sens moi-même exister, je dis -moi-, je parle du moi, mais de cela je ne peux inférer, induire, qu'il existe un moi, et encore moins qu'il existe de manière pérenne malgré toutes mes variations. Se sentir soi-même, utiliser le pronom moi ou je, ne peut me certifier qu'il existe un je, un moi. Que le monde ait plus d'ancienneté et de durée que moi ne me permet pas non plus d’affirmer qu’il ait quelque pérennité que ce soit, ni même substantialité. Non sequitur !

    "Le monde n’est qu’une branloire perenne. Toutes choses y branlent sans cesse : la terre, les rochers du Caucase, les pyramides d’Aegypte, et du branle public et du leur. La constance mesme n’est autre chose qu’un branle plus languissant". Montaigne, Du repentir (2ème essai du Livre III)

 

    Alors que reste-t-il après avoir mis entre parenthèse nos réifications ? il ne reste que l'écoulement des phénomènes. Je m'économise en ne dilatant pas ma pensée à ce qui se trouverait derrière, au-dessus ou en-dessous. Faisons avec, puisque nous n'avons qu'eux. Que dire de plus ? Qu'il existe bien quelque chose (qui n'est pas une chose) hors de moi car cela serait céder au solipsisme; mais de ce quelque chose, je ne peux rien en dire hormis ce que j'y mettrais de moi-même. Faisant l'expérience de mon impermanence, de mon insubstantialité, je prête au monde cette impermanence, cette insubstantialité. - Mais au fait, existe-t-il un monde ? - Voilà que le langage et ses références rejouent des tours. De ce qu'il y a quelque chose hors de moi, que ce quelque chose fasse unité par rapport à moi, ne me permet pas d'affirmer qu'il existe tel que je le nomme, soit "le" monde. La réalité substantielle ou non du monde n'est pas plus logiquement soutenable que la réalité substantielle ou non du moi.

    - Et bien faisons ensemble l'hypothèse de la folie du monde ! Il n'existe pas de monde, c'est une construction ! - Alors que reste-t-il ? Mes états de conscience. Peuvent-ils exister en eux-mêmes, par eux-mêmes ? Non. Il existe bien quelque chose (qui n'est toujours pas une chose) hors de moi, mais je ne peux en dire que ce que j'en perçois : des phénomènes qui s'écoulent. Je m’abstiens donc de juger le monde, et même de juger catégoriquement de son existence en tant qu’unité.