S'opposant à ceux qu'il nomme les Pyrrhoniens, Blaise Pascal met en doute leur doute : "douteront-ils s'ils doutent ?" leur adressent-ils.

   Quant à moi, sans être pyrrhoniste, oui je doute que je doute. C'est-à-dire que je m'aperçois que je crois douter de quelque chose alors qu'en fait je pose des propositions opposées à celles que je considère mettre en doute. Ainsi opposai-je souvent l'impermanence à la permanence, ou encore le hasard au déterminisme. Cependant, si je rejette des propositions telles que "l'éternité existe", "le monde est stable et déterminé", et "l'univers a un commencement et une fin"..., en affirmant à mon tour que "l'éternité n'existe pas" (au moins parmi les phénomènes), que "le monde est instable et indéterminé" (le hasard !), et que "l'univers n'a ni commencement ni fin" (ce qui revient à dire qu'il est éternel...), alors j'oppose une thèse ou au moins une proposition à une autre; je juge moi-aussi des phénomonènes au-delà de mon expérience, voire de toute expérience possible. Je fais à mon tour de la métaphysique alors que je ne veux prendre la métaphysique que pour ce qu'elle est, à savoir la projection de nos propres besoins et de nos propres catégories sur ce qui nous dépasse. Elle ne manque pas toujours de sens, mais elle n'a rien de consistant.

  En somme, si je superpose des jugements à d'autres, alors je ne doute pas. Car nier une proposition, objecter à une thèse, et réfuter une théorie ou au moins un argument, reviennent à nier, objecter, et réfuter, mais ce n'est toujours pas douter. De plus, la stratégie qui consiste à mettre en doute les propositions d'autrui, grâce à des arguments sceptiques, ne manque jamais d'efficacité, mais n'exprime aucun scepticisme.

   L'attitude sceptique ni ne commence ni ne s'arrête avec des jugements négatifs : "l'éternité n'existe pas", etc. ; elle requiert une suspension du jugement, de tout jugement; et même une suspension du jugement sur le jugement.

 

   Cela, quoique ce soit, n'est ni attirant ni repoussant, ni agréable ni désagréable, ni plaisant ni déplaisant, ni utile ni inutile, ni comique ni tragique, ni joyeux ni triste, ni beau ni laid, ni bon ni mauvais, ni signifiant ni insiginifiant, ni intelligible ni inintelligible. - Puis-je le dire ? Puis-je dire seulement que cela est ? - Mais c'est encore poser un jugement d'existence. - Puis-je dire que cela existe et n'existe pas ? - Nous manquons de mot pour désigner cela, qui ni n'existe ni n'existe pas. Et l'action comme la nécessité d'agir m'enjoignent de considérer tant de choses comme existantes.

 

   De même que se manifeste une différence entre "croire suivre une règle et suivre une règle", de même se manifeste croire que l'on doute et douter. Le doute se prendra donc pour objet car il n'existe pas pire croyance que celle de croire que l'on est détaché de tout dogme, de toute idée reçue, de toute idéologie, de tout déterminisme, de tout biais de confirmation, de tout renforcement de groupe, etc. Le doute doutera de lui-même sans aucune certitude, sans aucun point fixe, sans aucun espoir de gain. Il doutera plus encore de lui-même que des thèses et des théories qu'il rencontre.

   AiDétal de Zao Wou-Kinsi cela s'écoulera; comme tout phénomène ? Au moins ceux du penser.