Qu’est-ce que le Moy.

 

Un homme qui se met à la fenestre pour voir les passans, si je passe par là puis-je dire qu’il s’est mis là pour me voir. Non car il ne pense pas à moy en particulier, mais celuy qui ayme quelqu’un acause de sa beauté l’ayme t’il non car la petite verole qui tuera la beauté sans tuer la personne fera qu’il ne l’aymera plus.

Et si on m’ayme pour mon jugement, pour ma memoire, m’ayme t’on moy ? Non car je puis perdre ces qualitez sans me perdre moy, où est donc ce moy s’il n’est ny dans le corps ny dans l’Ame & comment aymer le corps ou l’Ame sinon pour ses qualitez qui ne sont point ce qui fait le Moy puisqu’elles sont perissables, car aymeroit-on la substance de l’Ame d’une personne abstraictement & quelques qualitez qui y fussent cela ne se peut & seroit injuste. On n’ayme donc jamais personne mais seulement des qualitez.

Qu’on ne se moque donc plus de ceux qui se font honnorer pour des charges & des offices car on n’ayme personne que pour des qualitez emprunteés.

Blaise Pascal, Pensées.

Éditions : Faugère I, n° 196, LVII / Havet V.17 / Michaut 950 / Brunschvicg 323 / Le Guern 582 / Lafuma 688 / Sellier  567.

 

Moi : Sans doute as-tu raison Blaise, pour le moi. S'il existe il est introuvable. "Et si je perds ces qualités" dis-tu. Eh quoi ? Toutes ensemble ou quelques unes ? Il faut parier que cela ne revienne pas au même.

Et si nous n'étions rien d'autre qu'un tissage singulier de ces qualités qui s'entremêlent; qualités ouvertes sur le temps, dynamiques et changeantes; et tissage éphémère. Ce moi ne serait qu'un moment mouvant, singulier et hasardeux d'entremêlements, bigarrés ou harmonieux, de celles-ci. Et nous serions bien plus que ce moi car que de qualités inconnues demeurent encore sur la rive ! Que de devenirs nous requièrent ! Nous, les éphémères, pétris de temps.

Mais je vois ta main, Blaise, sûre et hésitante à la fois : tu fais fi du moi, mais non pas d'aimer. Non sequitur, tu ne peux pas déduire de ce moi introuvable que nous n'aimons pas ou que nous n'aimons rien, ni que nous ne pouvons aimer.

Nous n'aimerions que des qualités empruntées ? Et bien je m'en réjouis d'une joie joyeuse, car je n'escomptais rien d'autre.

 

Ô cette joie, toujours nouvelle, d'être fait de molle argile !

Nous, nous, infiniment aventurés, que de temps avons-nous !

   Rainer Maria Rilke, Sonnets à Orphée, II., 24

 

 

Que la jalousie des Immortels ne trouble pas

Notre joie de chaque jour que je poursuivrai

   Pindare, Isthmiques, VII, 41

 

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